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Réflexions partagées : Retours sur le colloque “Enfance + culture = socialisation” – épisode 4

Les « Réflexions partagées » sont un espace de partage de lectures, de recherches et de réflexions sur la médiation culturelle et l’éducation artistique et culturelle mises en perspective avec des travaux sur le développement de l’enfant.

Dans cet article, retours sur le Colloque « Enfance + culture = socialisation » qui s’est tenu en distanciel du 8 au 19 janvier. Il fut organisé par le Département des études, de la prospective et des statistiques (Ministère de la culture), l’équipe CIRCEFT-ESCOL (Université Paris 8) et du Centre Pompidou.

L’enjeu de ce colloque qui rassemblait près de 50 chercheurs était de réinterroger les catégories de l’enfance et les catégories d’objets culturels ainsi que leurs liens, au prisme des médiations, familiales, marchandes ou institutionnelles en s’interrogeant sur les nouvelles dispositions de socialisation.

Le colloque était organisé autour de 5 conférences plénières et plus de 30 communications en ateliers réparties en 3 thématiques :

  • Thème 1 : Étudier les jeunes enfants : vers une sociologie du développement ?
  • Thème 2 : Reproduction des inégalités culturelles : quels éclairages internationaux ?
  • Thème 3 : Socialisation et TIC : le réenchantement du monde culturel ?

J’ai pu assister à 7 conférences et ateliers en me concentrant essentiellement sur les thématiques 1 et 2. Voici un retour subjectif sur les communications de travaux de recherches concernant le développement de l’enfant, l’Education culturelle et artistique et la socialisation culturelle. Je vous propose une sélection de communications qui m’ont le plus fait réfléchir et je partage avec vous les questionnements suscités.

Episode 4 : Dispositif théâtral – décalages dans les attentes
autour de la communication de Rémi Deslyper

Communication de Rémi Deslyper : “Les appropriations hétérodoxes dans l’éducation artistique et culturelle : analyse d’un dispositif d’éducation au théâtre jeune public”

Cette communication s’insérait dans l’Atelier scientifique et professionnel « Dispositifs d’éducation artistique et culturelle ». Rémi Deslyper est Docteur en sociologie et maître de conférences en sciences de l’éducation à l’ISPEF/Université Lumière Lyon 2.

Avec cette communication, Rémi Deslyper propose de se pencher sur les appropriations effectives des projets EAC et plus particulièrement sur les appropriations hétérodoxes. Pour cela, il s’appuie sur l’étude du dispositif qu’il a mené dans un théâtre en Auvergne Rhône-Alpes « L’œil du spectateur ». Le principe : chaque classe vient voir deux pièces jeune public en bénéficiant d’une heure d’atelier de médiation en amont et après la représentation. L’étude a été réalisée entre 2014 et 2016 auprès de 4 classes en banlieue et centre-ville.

Il en ressort que les enfants s’approprient les pièces d’un point de vue éthico-pratique et non esthétiques comme attendu. Selon Rémi Deslyper, les intervenants (médiateurs et artistes) disent que les pièces sont ouvertes à interprétation. Il y a la volonté de ne pas imposer de réception. Il y a une appropriation libre possible. Rémi Deslyper cite les propos des médiateurs « Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises interprétations ». Néanmoins, dans les faits, Rémi pointe qu’aussi libres qu’elles peuvent apparaître, il y a des attentes d’interprétations formelles esthétiques vis à vis des œuvres (c’est à dire un savoir construit) autrement dit des attentes savantes. Il y a un décalage avec l’appropriation des œuvres. Rémi Deslyper relève 5 attentes précises : l’histoire du spectacle, la thématique, le nom de la compagnie, le titre, les artistes. Ces éléments sont caractéristiques selon lui d’un rapport formel aux œuvres.

Rémi Deslyper va plus loin en expliquant que les attentes et le décalage est visible par le non intérêt des metteurs en scène sur les questions techniques. En citant les propos des intervenants : « Les élèves sont passés à côté des questions de fond », Rémi Deslyper pointe la volonté de travailler davantage sur le sens. L’intérêt des élèves pour l’aspect technique des décors ou des performances physiques des comédiens ne correspond pas au type d’appropriation souhaitée de la part des intervenants. Les questions pratiques sur les œuvres sont sous-estimées par ces derniers.

Dans un second temps, Rémi Deslyper explique que le dispositif ne parvient pas à développer une appropriation formelle pour deux raisons.

La première est le poids important de la transmission des comportements attendus dans une salle de théâtre. Selon lui, cette place dans le discours se fait au détriment du « fond ». Il donne l’exemple de l’ABCDaire qui est selon lui représentatif de l’importance des codes spectateurs à transmettre : « H comme Hurler de rire : à modérer dans une salle de spectacle / I comme Irréprochable / P comme Politesse. » L’importance symbolique et quantitative accordée sur le comportement des enfants c’est du temps en moins dans le rapport formel esthétique aux œuvres.

La seconde raison, est un dispositif ambigu qui cadre à la fois « trop » et « trop peu » la transmission. Selon Rémi Deslyper, le cadrage souvent trop lâche veut s’opposer à l’approche scolaire (considérée trop formelle). On privilégie le sensible et la mise en activité mais les attentes sont difficiles à saisir pour les élèves qui ne savent pas déchiffrés ce qui n’est pas explicitement nommés. Cette forme d’enseignement de pédagogie invisible masque les finalités réelles de la transmission. Les enfants ont du mal à identifier les attentes réelles du dispositif.

Rémi Deslyper précise également que la pratique de théâtre ne permet pas non plus de s’approprier les œuvres. Faire faire du théâtre n’amène pas à un développement formel esthétique. De plus, il apparaît dans les échanges que la médiatrice se contente que d’une bonne réponse et ne développe pas les propos.

Enfin dans une dernière partie, Rémi Deslyper fait un constat qu’il interroge : « les appropriations sont hétérodoxes même chez les enfants les plus dotés culturellement, quelles en sont les raisons ? » Deux hypothèses sont avancées.

La première s’appuie sur un autre constat : le dispositif est très imbriqué dans l’école. Les enseignants utilisent la pièce en soutien d’une activité scolaire. Il y aurait ainsi selon Rémi Deslyper un brouillage des objectifs qui n’invitent pas les enfants à être dans un rapport esthétique aux œuvres.

La seconde hypothèse avancée est la suivante : l’actualisation du rapport formel esthétique ne se fait pas car il n’y a pas de légitimité du théâtre. La venue au théâtre n’est pas considérée comme une pratique artistique noble et légitime. Les parents ne s’y rendent pas, le théâtre est en périphérie de la ville. En conséquence, cela n’a pas de valeur pour les enfants.

"Faire faire du théâtre n’amène pas à un développement formel esthétique."

Les réflexions qui ont surgi à l’écoute de cette communication

Je trouve cette communication pertinente et passionnante car Rémi Deslyper pointe les écueils des dispositifs d’Education Artistique et Culturelle dans les théâtres. En tant que médiatrice culturelle ayant exercée en structure, j’ai pu repérer ces écueils sans véritablement les nommer. Cela générait beaucoup de frustrations et de sentiment d’impuissance.

Réaliser un travail de médiation au plus proche des publics nécessite une grande humilité et une grande conscience des attentes des différents protagonistes et de soi-même, des différents niveaux d’enjeux (institutionnel, communication, personnel) et des systèmes scolaires et culturels… Je milite pour des projets davantage qualitatifs que quantitatifs, pour travailler dans la durée, pour sortir de l’analyse scolaire des œuvres afin de valoriser l’expérience de spectateur. C’est un matériau sensible qui permet d’accéder aux œuvres par la rencontre des sensibilités et des références culturelles de chacun. Et malgré tout, on ne peut changer les règles du jeu à soi tout seul. C’est un sacré travail de déceler les attentes inconscientes que l’on fait porter aux publics.

Notre première mission en tant que médiateur culturel est de connaître les filtres qui empêchent les publics de s’exprimer face à une œuvre ou de se l’approprier. Mais en premier lieu il s’agit d’abord de prendre conscience de ses propres attentes. Elles s’insinuent dans la manière de formuler les questions mais aussi dans la valeur que l’on donne aux réponses. Cela je l’ai véritablement nommé lors d’une collaboration avec Joël Kérouanton et son projet “Le Dico du spectateur”.

Il faudrait pouvoir considérer chaque réponse avec intérêt car c’est le marqueur de là où se trouve le spectateur et l’endroit où on peut aller à sa rencontre. Cela renforce ma conviction de la pratique philosophique comme un puissant outil pour interroger l’expérience sensible grâce à la faculté d’étonnement pour ensuite aller vers la conceptualisation et un échange collectif. A mes yeux, cette démarche fait davantage sens que l’analyse et l’acquisition d’un savoir.

Le seconde responsabilité du médiateur est d’avoir conscience de la complémentarité avec l’école et les artistes. Les enseignants accompagnent la transmission de connaissances, les artistes partagent une démarche artistique, un langage, une posture. Le médiateur est à un autre endroit. Les trois peuvent être plus ou moins pédagogues. Si certains artistes refreinent l’idée d’être dans un rapport didactique (ce n’est effectivement pas leur rôle) il est important de distinguer la pédagogie de la didactique. En tant que médiateur, il apparaît essentiel d’expliciter les attentes aux enfants. Cela peut se présenter en deux temps. Donner d’emblée des consignes claires pour éprouver une expérimentation et en dégager les attentes en cherchant le sens collectivement. Tout l’enjeu est de rendre visibles les objectifs sans enfermer les élèves dans un schéma préétabli de bonnes ou mauvaises réponses.

Ce que je trouve le plus percutant dans le travail de Rémi Deslyper c’est « l’effet vitrine » des projets qu’il pointe. Pour la communication d’un projet et d’une structure, il est valorisant de dire que l’on a touché tant de spectateurs, tant de quartier populaire, etc. C’est la surface de l’iceberg et dans le système il est nécessaire de jouer le jeu de la communication. En revanche, comment faire pour que cela n’occulte pas des espaces de bilan où les effets réels sont mesurés, où l’on peut parler des difficultés et des axes d’amélioration ? Il semble que le temps et l’analyse soient précieux pour faire évoluer les pratiques !

Pour aller plus loin

Une publication scientifique est en cours de préparation, à paraître en juin.

De 2018 à 2020 : Rémi Deslyper fut co-organisateur (avec Marie-Pierre Chopin et Jérémy Siningaglia) du séminaire Arts et éducation : politiques, professions, pratiques (voir présentation et compte-rendus sur le carnet hypothèse de la revue Biens Symboliques)

Retrouvez les articles et les travaux de recherche de Rémi Deslyper sur sa page

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