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Réflexions partagées : Retours sur le colloque “Enfance + culture = socialisation” – épisode 1

Les « Réflexions partagées » sont un espace de partage de lectures, de recherches et de réflexions sur la médiation culturelle et l’éducation artistique et culturelle mises en perspective avec des travaux sur le développement de l’enfant.

Dans cet article, retours sur le Colloque « Enfance + culture = socialisation » qui s’est tenu en distanciel du 8 au 19 janvier. Il fut organisé par le Département des études, de la prospective et des statistiques (Ministère de la culture), l’équipe CIRCEFT-ESCOL (Université Paris 8) et du Centre Pompidou.

L’enjeu de ce colloque qui rassemblait près de 50 chercheurs était de réinterroger les catégories de l’enfance et les catégories d’objets culturels ainsi que leurs liens, au prisme des médiations, familiales, marchandes ou institutionnelles en s’interrogeant sur les nouvelles dispositions de socialisation.

Le colloque était organisé autour de 5 conférences plénières et plus de 30 communications en ateliers réparties en 3 thématiques :

  • Thème 1 : Étudier les jeunes enfants : vers une sociologie du développement ?
  • Thème 2 : Reproduction des inégalités culturelles : quels éclairages internationaux ?
  • Thème 3 : Socialisation et TIC : le réenchantement du monde culturel ?

J’ai pu assister à 7 conférences et ateliers en me concentrant essentiellement sur les thématiques 1 et 2. Voici un retour subjectif sur les communications de travaux de recherches concernant le développement de l’enfant, l’Education culturelle et artistique et la socialisation culturelle. Je vous propose une sélection de communications qui m’ont le plus fait réfléchir et je partage avec vous les questionnements suscités.

Episode 1 : Grille d’analyse du développement de l’enfant
autour de la conférence de Bertrand Geay

Conférence de Bertrand Geay : « Compétences langagières et goûts des jeunes enfants : quelques questions à propos de la construction des habitus précoces »

Cette conférence introduisait le premier thème du colloque : « Étudier les jeunes enfants : vers une sociologie du développement ? » Bertrand Geay est professeur en science politique à l’Université de Picardie Jules-Verne.

L’enjeu de cette conférence est principalement de soulever la problématique suivante : Comment s’articulent les différentes expériences des enfants au cours de leurs premières années et selon quelles logiques se construisent leur disposition sociale et leur vision du monde de leur naissance à l’âge de leurs six ans ?

ENJEUX ET METHODES

L’étude de la socialisation1 des jeunes enfants a connu d’importantes avancées ces dernières années aussi bien en ce qui concerne ce qui se passe dans la famille que ce qui se passe à l’école. Les frontières entre la socialisation culturelle, socialisation scolaire et socialisation morale se sont estompées. Comment s’articulent les différentes expériences des enfants au cours de leur première année et selon quelles logiques se construisent leur disposition sociale et leur vision du monde de leur naissance à l’âge de leurs six ans ?

Comment les expériences vécues par l’enfant au sein de sa famille, agissent-elles sur son entrée dans les Institutions et les apprentissages scolaires ? Et comment, en retour, cette confrontation agit-elle sur sa perception des autres et de lui-même ?

Il s’agit de questions repères pour se situer par rapport aux résultats de recherches présentés par Bertrand Geay. Il souhaite mettre en lumière, d’une part, les logiques de différenciation sociale précoces du développement de l’enfant entre un an et deux ans dans différents domaines de son développement. Et d’autre part, les dispositions que l’enfant manifestent quelques années plus tard, à la fin de l’école maternelle, aussi bien vis à vis de l’école que plus largement dans sa vision du monde qui l’entoure et de lui-même.

Pour cela, Bertrand Geay s’appuie sur l’exploitation de séries de données. Il s’agit des résultats de trois enquêtes Elfe2   (Étude longitudinale3 française depuis l’enfance), études réalisées à 1 an, 2 ans et 5 ans.

Les deux premières enquêtes sont réalisées à partir de questionnaires téléphoniques avec les parents lorsque l’enfant à un an et lorsqu’il a deux ans. En collaboration avec Pierig Humeau et Émilie Spruyt pour une communication au Congrès annuel de l’association américaine de recherches en éducation, Bertrand Geay s’est intéressé à des modules de questions pour permettre de mesurer le développement de l’enfant à ces âges.

  • A 1 an, le CDI – Child Development Inventory. Il s’agit de 50 questions réunis en 6 modules relatifs au développement social, à l’autonomie, à la motricité fine, à la motricité globale, au langage en réception et au langage en production.
  • A 2 ans, le Mac Arthur Bates. Ce questionnaire permet de mesurer la production lexicale en dénombrant les mots connus et utilisés spontanément par l’enfant dans une liste de 100 mots.

L’intérêt de ces instruments de mesure est de permettre d’examiner attentivement les inégalités sociales de développement. Selon Bertrand Geay, il est important d’interroger ce que mesurent exactement ces instruments afin d’échapper à tout ethnocentrisme de classe dans les manières d’interpréter les différences. Il s’agit aussi d’échapper à tout biais misérabiliste assimilant les différences socioculturelles à de simples écarts entre situation bénéfique et situation à risque.

  • La 3ème enquête est un questionnaire ludique passé par internet à 5-6 ans auprès des enfants eux-mêmes. L’enfant était invité à se connecter avec l’aide de ses parents puis à répondre seul à des questions portant sur ses préférences dans la vie quotidienne (famille et école), ses préférences dans une petite histoire d’animaux (inspiré des Animaux du Bois de Quat’sous) et sur ses préférences et représentations dans l’univers des métiers. L’ensemble de ces travaux a été préparé par les chercheurs du groupe socialisation éducation du d’Elfe avec la participation de la graphiste Bernadette Pons.

Les données présentées ne sont pas construites longitudinalement entre celles de 1-2 ans et celles de 5-6 ans. Ce qui permettrait de suivre comment chaque enfant se caractérise d’abord par certains états de développement puis par une série de perception du monde. En effet, il n’est pas encore possible de disposer d’une base qui fait apparaître l’ensemble de ces données mais la mise en parallèle de ces deux types de résultats permet de formuler une série de questions auxquelles Bertrand Geay souhaiterait répondre à l’avenir à partir d’un véritable traitement longitudinal.

DEVELOPPEMENT DE L’ENFANT A UN ET DEUX ANS : STYLE EDUCATIF ET PRATIQUE CULTURELLE

L’objectif des travaux étaient de mettre à jour des profils différenciés de développement entre la naissance et 2 ans en fonction des caractéristiques sociales des enfants. En prenant la suite de travaux sur l’étayage parental4 et la communication préverbale, de nombreux travaux montrent le rôle joué par l’environnement culturel de la famille et par les pratiques éducatives parentales sur le développement langagier de l’enfant. D’autres recherches ont montré le poids de certains facteurs sociaux-culturels et des stimulations sensori-motrices sur le développement moteur. Selon Bertrand Geay, il est intéressant de croiser ces deux types de travaux.

Les tests réalisés par le CDI (Child Development Inventory) et le Mac Arthur Bates donnent des scores qui sont croisés avec 7 variables sociodémographiques : le sexe de l’enfant, le rang de l’enfant5, la catégorie socio-professionnel (CSP) de la mère et du père, le pays de naissance de la mère et du père, la composition de la famille. Il y a également un croisement des scores avec un panel de pratiques éducatives : mode de garde, alimentation, vêtement porté, activités partagées, jouets à disposition de l’enfant… Il y a un croisement systématique des variables entre elles.

"Il apparaît que les corrélations observées entre les facteurs sociaux et le score global de développement semblent aller dans un sens différent de celles que l’on relève habituellement dans la recherche.[...] Ici, le fait qu’un enfant appartienne à un milieu populaire ou soit d’origine étrangère apparaît de manière favorable à son développement. "

Bertrand Geay

A un an : Le CDI

Un premier modèle d’analyse s’intéresse au développement global de l’enfant. Il apparaît que les corrélations observées entre les facteurs sociaux et le score global de développement semblent aller dans un sens différent de celles que l’on relève habituellement dans la recherche. Beaucoup de travaux se concentrent en effet sur les retards de développement. Ici, le fait qu’un enfant appartienne à un milieu populaire ou soit d’origine étrangère apparaît de manière favorable à son développement. En revanche, en ce qui concerne le sexe ou le rang de l’enfant, les corrélations sont celles attendues. Les filles et les enfants de rang 1 obtiennent de meilleurs scores.

Voici quelques exemples de ce qui ressort de ces recherches :

  • Le rôle favorable à l’appartenance de classe populaire est surtout significatif dans les domaines de l’autonomie et du langage en production. Une corrélation inverse s’observe dans le langage en réception. L’appartenance aux classes moyennes jouant ici un rôle favorable.
  • Le rôle favorable de l’origine étrangère s’observe dans le développement moteur global et à un moindre niveau dans le domaine de l’autonomie.
  • Le fait que l’enfant soit une fille joue favorablement dans tous les domaines mais un peu plus fortement dans les domaines de la socialisation, du langage (en production et en réception) et du développement moteur fin.
  • Le fait que l’enfant soit de rang 1 joue favorablement surtout dans les domaines de l’autonomie, du langage (en production et en réception) et du développement moteur global.

Un deuxième modèle d’analyse intègre les pratiques éducatives des parents et leur choix en matière de mode de garde. Ce qui ressort de ces travaux :

  • L’une des pratiques dont l’effet sur le score total de développement est le plus important est la lecture de livres à l’enfant. Cette pratique a un rôle favorable sur chacun des domaines de développement sauf sur le développement global.6
  • La possibilité donné à l’enfant de réaliser des dessins ou des gribouillis joue un rôle positif dans plusieurs aspects de son développement.
  • La mise à disposition de l’enfant d’une poupée joue un rôle favorable dans tous les domaines sauf sur l’autonomie de l’enfant.

D’autres variables ont un rôle positif mais moins important :

  • La régulation du comportement alimentaire de l’enfant.
  • La pratique du chant ou de la comptine
  • Les petits jeux avec le corps
  • La présence dans le panier de jouet d’une balle ou d’un ballon et de jeux de construction. 

Il y a un fort impact de la pratique du chant et des comptines sur les deux domaines du langage ainsi que le rôle spécifique des jouets d’éveil sur le développement moteur global.

En revanche, le mode de garde n’a pas de lien significatif avec le score total de développement. La crèche n’a ainsi pas le rôle positif attendu. Plus spécifiquement, on voit même un effet favorable de la garde en famille sur les scores de socialisation, d’autonomie et de développement moteur global.

L’ensemble de ces éléments montre l’existence de variations systématiques qui suggère un effet de style éducatif des parents qui ne se limite pas à l’effet direct de tel ou tel type de pratique. Par exemple, on ne peut pas faire un lien direct entre la pratique du dessin et le développement moteur global ou entre la mise à disposition de jeux de construction ou le langage. Mais on saisit au travers de ces variables des manières différentes de stimuler l’enfant, de communiquer avec lui. Ceux-ci sont en partie associées aux caractéristiques sociales de la famille et aux caractéristiques de l’enfant, et qui invite à s’intéresser aux conceptions de développement mises en œuvre par les parents dans différents milieux sociaux. Ceci est d’autant plus prégnant, si on s’intéresse au développement moteur global à un an.

Dans le domaine du langage, le langage en réception semble surtout se développer chez l’enfant de classe moyenne en lien avec l’importance des activités expressives qui sont développées dès le plus jeune âge. Et les succès relatifs des classes populaires en production langagière tiennent surtout à l’importance que les parents concernés accordent au bien parlé précoce et notamment au fait de bien prononcer « papa », « maman », « bonjour » ou « merci ».

Ces éléments ne remettent pas en cause les grandes tendances constatées en matière de facteurs sociaux du développement mais ce type d’éléments montre que le développement de l’enfant doit être réinséré dans ses contextes sociaux et culturels en particulier dans les cultures de classe qui enferment chacune leur propre conception du développement de l’enfant.

A deux ans : le Mac Arthur Bates

Le Mac Arthur Bates s’intéresse plus particulièrement au langage expressif à deux ans. Les résultats font apparaître des différences par rapport au CDI. Le pays de naissance de la mère n’est pas significatif. Le sexe est la variable la plus agissante avec une nette supériorité des filles. Le milieu social joue également un rôle important. L’écart le plus net est entre les classes populaires et les classes moyennes. Le rang de l’enfant joue aussi un rôle. Plus le rang de l’enfant est élevé moins les conditions de sa socialisation semblent favorables à ses performances langagières.

Concernant les pratiques éducatives à deux ans, il apparaît que les pratiques qui ont des effets sur le vocabulaire sont :

  • la lecture fréquente de livres dès un an
  • la pratique du dessin ou peinture à deux ans

Ces constations sont dans la continuité du CDI. Il en est de même pour les autres pratiques corrélées au Mac Arthur : chansons ou comptines, dessins ou gribouillis, jeux de construction…

En revanche, le mode de garde est différent du CDI notamment le mode de garde en extérieur, comme en crèche, a ici un effet très positif sur le développement langagier.

Sur un ou deux ans, on retrouve les grandes lignes des travaux consacrés à ces questions en mettant en exergue le rôle très précoce joué par la transmission familiale du capital culturel notamment sous la forme de l’initiation précoce aux récits et à l’écrit. Mais ces travaux suggèrent aussi l’importance des normes voire des théories ou des visions du monde qui peuvent être associés au développement de l’enfant d’une catégorie sociale à l’autre.

DEVELOPPEMENT DE L’ENFANT A TROIS ANS : RECHERCHES DU POINT DE VUE DE L’ENFANT

La deuxième phase de ces recherches se concentre sur le point de vue de l’enfant et sa relation aux institutions qui ont pour objectif de le socialiser.

Les tests prennent la forme de questionnaire-jeu (premier questionnaire d’orientation sociologique) et sont directement destinés à l’enfant et centrés sur sa subjectivité (ex : les activités qu’il préfère).

Ceci permet de travailler sur le goût, le sens social et le sens moral afin d’approcher sa vie quotidienne. Bertrand Geay présente les résultats en faisant apparaître deux axes.

Le questionnaire avait un format ludique en intégrant des illustrations et des vidéos. Il était composé de 3 parties :

  • Dans la première partie, il s’agissait de questions portant sur les préférences de l’enfant dans sa vie quotidienne (famille et école).

Par exemple :

– Qu’est-ce que tu as envie de faire ce matin ?
– Tu es à l’école, choisis l’activité que tu préfères
– La maîtresse va distribuer des bonbons, clique sur ce que tu trouves le mieux.

Images extraites du questionnaire-jeu

  • Dans la seconde partie, l’enfant visionnait l’histoire du Pays des animaux : un petit dessin animé racontant l’histoire de chats, chiens, oiseaux, ours, lions… vivant ensemble : « Tous vivaient dans ce pays où il y avait de bonnes choses à manger, où ils pouvaient voler, courir, sauter et jouer ensemble […] ». Des questions interactives étaient insérées dans l’histoire :

Par exemple :

– D’après toi, lequel de ces animaux est le plus gentil ?
– Et toi, si tu étais un animal, quel animal voudrais-tu être ?

Puis l’histoire se poursuivait : « Tout à coup, il se passe quelque chose de grave au Pays des animaux. Il y a du bruit, de grosses machines, les arbres tombent. […] Le lion marche pendant longtemps, sur le chemin, il trouve de drôles d’objets : un fusil, une baguette magique, un papier du policier des animaux et de l’argent […] Lorsque le voleur voit Loulou, il avoue immédiatement « oui c’est bien moi qui ai volé ta nourriture parce que je n’avais rien à manger […] ». De nouveau, l’enfant est invité à répondre à des questions :

Par exemple :

D’après toi, que décides de faire loulou ?
– Il reprend toute sa nourriture et s’en va
– Il reprend toute sa nourriture et punit le voleur
– Il partage sa nourriture avec le voleur
– Il donne toute sa nourriture au voleur

  • Dans la troisième partie, il s’agissait de questions portant sur les préférences de l’enfant et ses représentations dans l’univers des métiers.

Images extraites du questionnaire-jeu

Ce qui est étudié à travers ce questionnaire jeu est une sélection de variables qui permettent d’approcher plus spécifiquement son rapport à la vie quotidienne (en famille ou à l’école) et les principes moraux qui peuvent être associés à sa vie quotidienne. Ces variables sont :

  • Activités préférées le matin
  • Activités préférées en classe
  • Ce que l’enfant aime ou non à l’école
  • Distribution de bonbons, méritocratique ou égalitaire
  • Animal que l’enfant voudrait être et qualités associées
  • Objet pour agir sur le voleur (résolution d’un conflit par la force, le droit, l’argent ou la magie)
  • Dilemme face à un voleur pauvre

Présentation des résultats

  • Activités préférées le matin: « Manger » arrive en tête puis « aller à l’école » et « jouer » ressortent ex-aequo.
  • Activités préférées en classe: Le « Parcours » arrive en premier car il correspond aux besoins de l’enfant d’être dans le mouvement. Les activités artistiques tels que « dessin » et « peinture » sont choisis majoritairement également. Il apparaît que « Écouter une histoire lue par la maîtresse » arrive bien devant « Regarder un livre seul ».
  • Ce que l’enfant aime ou non à l’école: Il y a une concurrence pour la première place pour le jeu et le travail scolaire. La réponse « je n’aime pas l’école » est une réponse refuge car les questions n’étaient pas orientées dans ce sens.
  • Distribution de bonbons, méritocratique ou égalitaire: Les réponses égalitaires l’emportent assez nettement sur les réponses méritocratiques.
  • Animal que l’enfant voudrait être et qualités associées: Se sont deux félins, l’un domestique (chat) l’autre sauvage (lion) qui l’emportent dans le bestiaire favori des enfants. Lorsqu’on croise avec les questions qui portent sur les qualités que l’on attribue aux différents animaux, il apparaît les résultats suivants. Le chat est nettement préféré et est associé à la gentillesse et à la beauté, et plus encore au fait d’être malin. Le lion est d’abord associé au qualificatif « méchant », y compris pour ceux qui voudraient être un lion, ainsi que le qualificatif « fort ».

Résultats du questionnaire-jeu

L’oiseau est plus encore que le chat est associé à la gentillesse, à la beauté et surtout à la fragilité. La qualité première du chien qui est peu choisi est souvent d’être malin, même s’il est moins cité pour cela que le chat. L’ours est nettement rejeté, considéré comme « méchant » et surtout comme « moche » et « bête ».

Il apparaît donc que les qualités intellectuelles et esthétiques sont souvent corrélées entre elles mais qu’en ce qui concerne la gentillesse et la méchanceté, c’est un peu plus complexe. La représentation d’un ours animal qui est éloigné du stéréotype du nounours et qui apparaît à la fois gauche et menaçant, joue un rôle important dans la distribution observée. Bien qu’il ait été malgré tout représenté de façon aussi souriante et colorée que les autres animaux. Ce qui attire surtout l’attention c’est le stéréotype du lion comme roi des animaux. C’est une figure de la méchanceté mais une méchanceté maîtrisée, disponible comme force et comme instrument d’une puissance reconnue.

Dans l’analyse pour disposer des qualificatifs qu’ont spontanément en tête les enfants lorsqu’ils citent tel ou tel animal, Bertrand Geay a construit et utilisé des variables qui décrivent ces qualificatifs. Il apparaît ainsi que les qualités présentées comme positives sont, dans l’ordre : être beau, être gentil, être malin, être fort et les qualités présentées comme négatives sont, également dans l’ordre, être fragile, être méchant, être bête, être moche.

  • Objets pour agir sur le voleur (résolution d’un conflit par la force, le droit, l’argent ou la magie): Pour résoudre le conflit, les enfants avaient au choix : le fusil, le papier du policier des animaux, l’argent ou la baguette magique. Le fusil, objet le plus directement agressif arrive en 3ème Ce qui est à relever ici c’est l’arrivée en tête de l’argent, en raison sans doute de son caractère le plus directement utile et donc désirable. C’est le signe d’une forme de réalisme chez un enfant d’âge maternel. L’argent arrive en concurrence avec le légalisme représenté par le papier du policier des animaux et rejetant en dernier rang la baguette magique peut-être un peu trop jugé « bébé ». En tout cas, elle apparaît nettement moins efficace que la ressource économique ou légale.
  • Dilemme face à un voleur pauvre: Le choix du partage est majoritaire. Cela rejoint la question au sujet de la distribution des bonbons mais dans ce cas-ci, il est nettement plus majoritaire avec 80% des enfants qui proposent de partager la nourriture de l’animal héros avec le voleur pauvre. Alors que dans le cas des bonbons, c’était 54% des enfants qui préféraient le partage égalitaire des bonbons plutôt que la récompense du mérite.

Tous ces résultats seraient intéressants à développer en lien avec de nombreux travaux qui existent sur la perception de la justice et la socialisation morale. Mais l’objectif de Bertrand Geay est ici de relier les variables aux autres afin de saisir comment les différentes variables étudiées interagissent entre elles et constituent ensemble des indicateurs des dispositions des enfants concernés.

Résultats du questionnaire-jeu

Analyse de ces résultats

Après avoir étudié ces dispositions, Bertrand Geay a réalisé une analyse croisée avec les variables sociodémographiques disponibles dans Elfe. Il apparaît alors deux axes : un axe ouest/est et un axe sud/nord.

> Axe 1 – Ouest/Est

Dans cet axe, Bertrand Geay a isolé les variables dont les contributions sont supérieures à la moyenne et ainsi significatives. Il apparaît alors d’un côté (pôle ouest), une préférence pour la présentation de soi et une appétence pour la chose scolaire (par exemple : faire sa toilette et s’habiller seul, goût pour l’écriture en classe, amour de la maîtresse). D’un autre côté (pôle est), les préférences sont de l’ordre du loisir, de la force et un rejet de l’école (préférence pour le jeu et la TV, jeu en classe, préférence pour les animaux que les enfants associent à la force).

Cet axe est corrélé avec le sexe de l’enfant et beaucoup plus faiblement avec la catégorie socio-professionnelle de sa mère. Puisqu’au pôle ouest, on a les filles et les catégories populaires et au pôle est : on a les garçons et les classes supérieures.

La distance aux normes scolaires s’exprime sous la forme d’un rejet de l’école chez une minorité de garçons et sous une forme plus atténuée chez les filles et garçons originaires de classes supérieures comme si ceux-là sans rejeter totalement l’école jouaient avec les règles du jeu scolaire en privilégiant le matin le jeu et le loisir.

Dans des travaux antérieurs, il a été constaté que la pratique de la télévision est plus fortement encadrée dans les catégories supérieures. Il y a aussi dans ces familles plus de place pour la négociation et des frontières plus poreuses entre le jeu et les apprentissages. Ce qui suppose un jeu avec les normes scolaires.

On peut aussi noter en contrepoint la fréquente adhésion à la chose scolaire des filles et notamment des filles de catégorie populaire. En tout cas, à ce moment de leur scolarité.

> Axe 2 – Sud/Nord

L’axe Sud représente l’expression d’acquérir une position de puissance et un esprit faiblement coopératif. Par exemple, les réponses qui ressortent des questionnaires sont : la volonté d’être fort, la préférence pour le fusil et non pour le partage avec le voleur pauvre, le goût pour l’écriture et la cantine plutôt que pour retrouver les copains et les copines. L’axe nord représente des qualités morales opposées à la force. Par exemple, la volonté d’être gentil ou malin.

Ce 2ème axe apparaît lui aussi corrélé avec le sexe de l’enfant et plus faiblement avec la CSP de la mère. Mais cela apparaît différemment. Au pôle sud, il y a les garçons, les classes populaires et les classes moyennes et supérieures du privé. Au pôle nord, il y a les filles et les classes moyennes et supérieures du public.

La volonté d’être gentil et malin se trouve en adéquation aussi bien avec des dispositions féminines qu’avec des dispositions issues d’une socialisation dans les familles qui se caractérisent par le poids spécifique accordé à l’école et au service public dans leur reproduction sociale.

On remarque que cette seconde opposition n’articule pas de la même manière le rapport à la chose scolaire. En poussant l’interprétation, on pourrait dire ici qu’il est moins question au pôle nord d’une adhésion de principe au travail scolaire que d’une manière de valoriser la place de la culture dans les manières d’être au monde.


CONCLUSION

Selon Bertrand Geay, il faudrait approfondir ces travaux notamment de manière longitudinale pour voir l’évolution de ces corrélations notamment entre les normes scolaires et la socialisation en fonction des catégories sociales notamment. Il faudrait aussi étudier les différences entre adhésion aux normes et partage de la culture scolaire de manière plus approfondie en allant peut-être voir du côté de l’étude qualitative. Un vaste champ de recherches s’ouvre pour poursuivre ces réflexions.

LES REFLEXIONS QUI ONT SURGI A L’ECOUTE DE CETTE COMMUNICATION

Ce qui m’apparaît le plus spontanément c’est qu’entre 0 et 3 ans la place de la famille a un rôle prépondérant dans le développement de l’enfant. S’il n’est pas décisif à un an, il le devient à deux ans. C’est pourquoi l’enjeu des ateliers parents-enfants entre 0 et 3 ans semble essentiel pour partager des expériences artistiques et culturelles qui permettent d’échanger sur les pratiques éducatives, de les questionner voire de les faire évoluer (sujet très sensible dans la sphère privée).

Entre 3 et 6 ans, ce qui ressort c’est le rôle essentiel de l’école. Pratique valoriser chez les classes populaires (pour répondre à une soif d’apprentissages non assouvis à la maison ?) et jeu avec les normes scolaires pour les classes moyennes et supérieures (manière de jouer avec les codes et de se défaire de la pression des parents ?). D’où l’importance d’insérer du jeu libre sans pression ni sans attentes sur des temps scolaires ou de loisirs.

Il apparaît également une distinction entre école publique et privée dans le rapport à la coopération. Il semble donc essentiel dans les structures privées d’éduquer à la coopération. Cela renvoi au travail d’Isabelle Peloux, enseignante et fondatrice de l’École des Colibris – Amanins, une école privée sous contrat avec l’Education Nationale et qui a mis au cœur de sa pédagogie : l’éducation à la coopération et à la paix.

Quelques notions et informations

1- Socialisation : Définition CNRTL Adaptation de l’individu à la société.

2- Elfe : Elfe est la première étude scientifique d’envergure nationale consacrée au suivi des enfants, de la naissance à l’âge adulte, qui aborde les multiples aspects de leur vie sous l’angle des sciences sociales, de la santé et de l’environnement. Grâce au suivi régulier des enfants, elle permettra de mieux comprendre comment l’environnement, l’entourage familial, le milieu scolaire ou encore les conditions de vie des enfants peuvent influencer leur développement, leur santé et leur socialisation.

3 – Une étude longitudinale est une étude résultant du suivi d’une population ou d’un phénomène dans le temps en fonction d’un événement de départ. L’objectif de la recherche longitudinale est de cartographier un développement sur une période spécifique. Une comparaison peut être faite entre la mesure de début et de fin (et des mesures intermédiaires) d’un phénomène particulier. Ainsi, l’étude longitudinale s’oppose conceptuellement à l’étude transversale qui s’intéresse à un phénomène à instant t. Ainsi, le temps est un critère déterminant pour observer un phénomène dans le cadre d’une étude longitudinale selon les conditions suivantes :

-les données recueillies portent sur au moins deux périodes distinctes,

-les sujets sont identiques ou au moins comparables d’une période à l’autre

Les études longitudinales sont notamment utilisées dans les domaines de la démographie, de la sociologie et de la psychologie.

4 – L’étayage parental : L’étayage est un terme utilisé en psychanalyse pour indiquer que le sujet s’appuie sur un objet. Dans le cas de l’enfant, cet objet est souvent ta mère ou tout membre de l’entourage proche qui l’aide à poursuivre son développement. S’étayer sur quelqu’un signifie que cet autre est indispensable et que c’est par son support qu’une progression est pos­sible. Les interventions parentales jouent un rôle décisif dans la façon dont un nouveau-né investira progressivement les objets du monde extérieur.

5 – Le rang de l’enfant correspond à l’ordre de naissance des enfants pour une femme au cours de sa vie, quelle que soit sa situation matrimoniale. L’aîné est donc l’enfant de rang un.

6 – A propos des vertus de la lecture pour les enfants, je vous renvoie à « La page à modeler », un formidable podcast spécialisé en littérature jeunesse qui parle des bienfaits de la lecture sur les bébés et les enfants. Un article a été consacré à ce sujet Inspirations : Podcasts épisode 1 – Médiation culturelle et Enfance

Pour aller plus loin

Retrouvez les publications et communications de Bertrand Geay sur cette page

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